La délinquance pharmaceutique sous le scalpel de Laurent Mucchielli : une analyse accablante. Les leçons seront-elles tirées ?


Dans son article publié en mars 2025 dans Les Cahiers du CEDIMES, Laurent Mucchielli, sociologue et spécialiste de la criminalité, livre une synthèse percutante sur la délinquance des industries pharmaceutiques et ses impacts dévastateurs sur la santé publique. S’appuyant sur des sources françaises et américaines, il dresse un tableau sombre d’un système où la quête de profit prime sur l’éthique, la science et la vie humaine. Voici les points saillants de son analyse, les leçons à en tirer, une comparaison avec d’autres industries, et une mise en perspective avec l’actualité.
Analyse des éléments principaux
C’est avant tout une histoire de scandales sanitaires. Mucchielli retrace une litanie de désastres pharmaceutiques depuis les années 1950 : le Stalinon (1953, France, 100 décès), le Thalidomide (1961, malformations congénitales), le Distilbène (années 1970, cancers et stérilité), la Dépakine (Sanofi, troubles cognitifs), le Vioxx (Merck, 30 000 décès aux États-Unis), le Mediator (Servier, 1 800 morts), l’OxyContin (Purdue Pharma, 310 000 morts aux États-Unis) et le Lévothyrox (Merck, 31 000 effets indésirables). Ces affaires, loin d’être des anomalies, révèlent un schéma systémique de mise en danger des populations.
Les mécanismes de fraude et corruption décryptés. Mucchielli détaille les tactiques des industriels : des falsifications d’essais cliniques (sélection d’échantillons biaisés, non-publication de résultats défavorables, ghostwriting), incluant un marketing agressif dont les intérêts sont alignés sur le bénéfice du fabricant et non celui du patient (primes aux vendeurs, cadeaux aux médecins), allant jusqu’à la corruption institutionnelle (financement de campagnes électorales, trafic d’influence). L’exemple de Purdue Pharma avec l’OxyContin illustre cette machine bien huilée : promotion mensongère d’un opioïde présenté comme peu addictif, malgré des preuves contraires connues dès 1995.
Des règles et des réglementations à géométrie variable illustrées par les conflits d’intérêt et portes tournantes. Mucchielli met en lumière le rôle des « experts » aux doubles casquettes, oscillant entre agences publiques (ANSM, FDA, EMA) et industries privées. Les « portes tournantes » – comme Emer Cooke, passée d’AstraZeneca à la tête de l’EMA – incarnent cette collusion, où les régulateurs deviennent les complices des industriels qu’ils devraient contrôler.
Une défaillance marquée de la pharmacovigilance. Le système de surveillance post-commercialisation est structurellement inefficace : plus de 90 % des effets indésirables ne sont pas déclarés, et les agences sanitaires, sous-financées, dépendent des données biaisées des industriels. En France, 20 000 décès hospitaliers annuels sont liés aux médicaments, selon Prescrire (2011).
Le coût des sanctions est intégrée au modèle économique. Malgré des amendes colossales (8,34 milliards pour Purdue Pharma, 9 millions pour Servier), ces pénalités sont absorbées comme un coût d’exploitation. Avec un chiffre d’affaires mondial de 1 600 milliards de dollars en 2023, l’industrie reste florissante, reversant des dividendes records (1 019 milliards entre 1999 et 2017).
Les leçons que les autorités devraient en tirer
Un premier constat : la criminalité en col blanc est sous-estimée. En écho à Edwin Sutherland (1939), Mucchielli montre que la délinquance des élites économiques, bien que plus destructrice que celle des pauvres, échappe largement à la justice pénale, masquée par des sanctions administratives.
Un biais systémique avec un système orienté par le profit, pas la santé : l’industrie ne cherche pas à soigner, mais à maximiser ses gains, au prix de vies humaines. Les nouveaux médicaments, souvent inutiles (90 % sans progrès thérapeutique selon Prescrire), servent avant tout les actionnaires.
Malgré les nombreuses réglementations, la régulation est inefficace : les réformes post-scandales (loi de 2011 en France après le Mediator) sont des « réformettes » cosmétiques, incapables de briser la connivence public-privé ou de renforcer la pharmacovigilance.
Un aveuglement volontaire qui entraine responsabilité collective : l'aveuglement des politiques, des médias et du public – souvent hypnotisés par le mythe des « médicaments sûrs » – perpetue cette impunité.
Une industrie qui fabrique des malades
Au-delà de la délinquance organisée, l’industrie pharmaceutique agit souvent à l’encontre des intérêts fondamentaux de la santé des patients, transformant la médecine en un marché dans lequel la maladie devient une opportunité lucrative.
Historiquement, soigner n’a jamais été une activité intrinsèquement rentable : avant l’essor des « Big Pharma », la santé reposait sur des pratiques locales ou publiques, peu monétisées. Face à cette réalité, les industriels ont changé de paradigme en développant une stratégie perverse : fabriquer des malades.
Cela passe par la médicalisation excessive de conditions bénignes (comme le cholestérol ou l’anxiété légère), la promotion de traitements inutiles – 90 % des nouveaux médicaments n’apportent aucun progrès thérapeutique selon Prescrire (2023) – ou encore la création de dépendances, comme avec l’OxyContin, dont la promotion agressive a transformé des patients en addicts. Cette logique, où la santé devient un prétexte à la consommation plutôt qu’un objectif, s’oppose radicalement à l’éthique médicale originelle, illustrant un système qui prospère sur la vulnérabilité plutôt que sur le bien-être.
Comparaison avec d’autres industries
La délinquance de l’industrie pharmaceutique partage des similitudes frappantes avec celle d’autres secteurs, notamment la finance et les industries polluantes, tant par son caractère systémique que par l’impunité relative dont elle bénéficie.
Dans la finance, la crise des subprimes de 2008 a révélé des pratiques frauduleuses massives (prêts toxiques, titrisation opaque), entraînant des amendes records – comme les 8,9 milliards de dollars payés par BNP Paribas en 2014 pour violation des embargos américains – mais sans réelles réformes structurelles, les bonus des banquiers restants intacts. Les industries polluantes, telles que le pétrole ou la chimie, illustrent une autre facette : malgré la loi du « pollueur-payeur » (adoptée en France en 1995), les sanctions, comme les 5 milliards de dollars infligés à BP après la marée noire de 2010, sont souvent absorbées comme un coût d’exploitation, sans freiner les émissions globales.
À l’inverse, la pharmaceutique se distingue par son impact direct sur la vie humaine, où les amendes (8,34 milliards pour Purdue Pharma) coexistent avec une inaction politique face aux « portes tournantes » et à une pharmacovigilance défaillante. Si la finance a vu des régulations comme Dodd-Frank (2010) aux États-Unis, vite contournées, et les pollueurs des engagements climatiques souvent symboliques, l’industrie du médicament échappe encore à une remise en question profonde, ses profits colossaux (1 600 milliards en 2023) primant sur l’éthique, comme dans ces autres secteurs où la rentabilité l’emporte sur la responsabilité. La santé étant comme la pollution assujettie à une asymétrie d’information entre le patient et l’industriel. Il lui est donc plus facile de jouer sur des levées psychologiques comme la peur de la maladie plutôt que travailler sur la prévention. Idem dans la Finance quand les dirigeants des banques ne sont pas capables de comprendre les engagements de leurs opérateurs sur les marchés financiers qui mènent à des dérives comme la chute de Barings ou l’affaire Kerviel avec la Société Générale. La quête avide des profits est aussi une cause d’aveuglement volontaire.
Analyse en lien avec l’actualité (mars 2025)
À la lumière de l’actualité au 25 mars 2025, l’analyse de Mucchielli résonne avec une acuité particulière. La crise du Covid-19, encore dans les mémoires, a exacerbé les tensions autour des vaccins (vaccins AstraZeneca retirés pour effets secondaires) et des traitements (hydroxychloroquine démontrant son efficacité dans de nombreuses études mais jamais assez pour les regulateurs). Les accusations de corruption et de biais scientifiques, évoquées par Mucchielli dans le « Lancet Gate » (2020), trouvent un écho dans les débats actuels sur la transparence des données vaccinales et les contrats opaques entre gouvernements et laboratoires comme Pfizer. Par ailleurs, la montée des discours populistes en Europe et aux États-Unis, alimentée par la défiance envers les élites, inclut désormais les « Big Pharma » comme cible privilégiée. Les révélations récentes sur les financements politiques (4,7 milliards de dollars aux États-Unis entre 1999 et 2018) pourraient amplifier cette méfiance, surtout si des enquêtes médiatiques, comme celles sur Servier en 2022, continuent d’émerger. Enfin, la crise climatique et les appels à réguler les multinationales pourraient pousser les législateurs à durcir les contrôles, bien que Mucchielli doute de leur efficacité sans une refonte systémique.
Hier, le Sénat américain a approuvé la nomination du Dr Jay Bhattacharya comme directeur du NIH des États-Unis. par 53 votes pour 47 contre. Bhattacharya, professeur d'Économie et de Médecine de l'Université de Stanford, a donc convaincu les sénateurs que son projet ambitieux de réformer le système de la production scientifique, avec un des plus gros budgets de recherche au monde, est réaliste. France-Soir reste le seul média français à avoir interviewé Bhattacharya a plusieurs reprises (ici, ici, et ici). Mucchielli, comme bien d'autres scientifiques, observeront avec attention comment Bhattacharya s’y prend pour atteindre ses objectifs qui se résument à redonner ses lettres de noblesse à la science.
Bhattacharya lira-t-il le réquisitoire implacable de Mucchielli contre une industrie qui, sous couvert de science, sacrifie la santé publique à la logique capitaliste ? Il appelle à une prise de conscience collective et à une réforme radicale : transparence réelle, indépendance des experts, pharmacovigilance robuste et sanctions dissuasives.
En 2025, alors que les scandales se répètent et que la confiance s’érode, son message est clair : sans un sursaut politique et citoyen, ce « système délinquant » continuera de prospérer, au détriment de millions de vies.
À LIRE AUSSI



L'article vous a plu ? Il a mobilisé notre rédaction qui ne vit que de vos dons.
L'information a un coût, d'autant plus que la concurrence des rédactions subventionnées impose un surcroît de rigueur et de professionnalisme.
Avec votre soutien, France-Soir continuera à proposer ses articles gratuitement car nous pensons que tout le monde doit avoir accès à une information libre et indépendante pour se forger sa propre opinion.
Vous êtes la condition sine qua non à notre existence, soutenez-nous pour que France-Soir demeure le média français qui fait s’exprimer les plus légitimes.
Si vous le pouvez, soutenez-nous mensuellement, à partir de seulement 1€. Votre impact en faveur d’une presse libre n’en sera que plus fort. Merci.